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A pas de géants

Une longue, longue caravane - Vincente Minnelli

Quand on évoque Vincente Minnelli, on pense tout de suite comédie musicale flamboyante, genre ballets oniriques, décors foisonnants et technicolor qui fait mal aux yeux.

Mais à y regarder de plus près, l'homme donna dans d'autres genres avec autant de succès : drame, adaptation littéraire, biopic, comédie... « La roulotte du plaisir », diffusé ce mois-ci sur OCS géants, est justement un bon exemple de comédie bien ancrée dans son époque dont Minnelli avait le secret, à mille lieues d'un « Gigi » ou d'un « Brigadoon ». Voyons voir.

Irrésistible ascension

"I always have coffee without sugar, you know. Just cream."
Vincente Minnelli

Enfant de la balle, le petit Lesther Anthony Minnelli fait son entrée sur la grande scène de la vie en 1903 à Chicago. Il montre très vite les meilleures dispositions artistiques, notamment en dessin. D'assistant photographe de stars il passe costumier décorateur pour le théâtre de Chicago avant d'être appelé à Broadway où son talent et sa patte le hissent rapidement au poste de directeur artistique du City Music Hall.

Après une première expérience infructueuse à la Paramount, il est repéré par le célèbre producteur de la MGM Arthur Freed qui recherche des personnalités pour renouveler le genre un peu essoufflé de la comédie musicale. Celui qui se fait désormais appeler Vincente Minnelli se laisse convaincre et débarque à Hollywood à la fin des années 30. Il se contente d'observer un certain temps puis collabore un peu avec Busby Berkeley (qui était justement venu de Broadway au début des années 30 pour révolutionner le genre' de la comédie musicale ! Tiens, tiens?).

En 1943, Freed lui confie enfin un projet : « Cabin in the sky », comédie musicale fantastique mettant en scène un casting entièrement noir. Il enchaîne avec « Mademoiselle ma femme », comédie un peu musicale et idiote avec l'insupportable Red Skelton. L'année suivante, il passe à la couleur et à Judy Garland. C'est « Le Chant du Missouri » qui révèle son immense talent, sa maîtrise de la couleur et sa virtuosité à la caméra. Le film connut un immense succès à sa sortie et Minnelli et Garland convolèrent peu après.

Carrière sans faux pas ni fausses notes

'That's what I think musicals will come to. No backstage stories, nothing of that sort.'
Vincente Minnelli

Fort de ce premier grand succès, Minnelli va dérouler sur plus de vingt ans une filmographie exceptionnelle. Avec le concours des meilleurs compositeurs / paroliers / costume designers, il signe quelques unes des plus grandes comédies musicales des années 50 : « Un américain à Paris » « Tous en scène » « Brigadoon »  « Gigi » ... Les acteurs spécialistes du genre y sont au top (Gene Kelly, Fred Astaire, Cyd Charisse) et d'autres sont révélés (la frenchie Leslie Caron).

Il s'éloigne des comédies musicales à la mode dans les années 30 où les morceaux musicaux devaient avoir un lien avec le spectacle et dans la plupart des cas avec Broadway (les « 42ème rue » ou « Gold Diggers of 1933 » mais aussi « Top Hat » ou « La Joyeuse divorcée »). A l'exception de « Tous en scène » qui traite justement du monde du spectacle et de la danse, chez Minnelli les morceaux musicaux sont intégrés à l'histoire de façon onirique, il utilise l'artifice du rêve pour déployer de somptueux ballets. La chanson intervient également pour exprimer les sentiments des personnages ou leur état d'esprit : plus besoin de mettre les personnages devant un piano pour justifier qu'il se mette à chanter, il suffit d'adroitement le mettre dans une sorte de situation critique, un dilemme, une révélation (à cet égard « Gigi » est très adroit).

Coupez la musique !

"I regret the passing of the studio system. I was very appreciative of it because I had no talent."
Lucille Ball

Mais comme je le disais plus haut, Vincente Minnelli n'a pas réalisé que des comédies musicales. Il s'essaie au thriller avec « Lame de fond », adapte le « Madame Bovary » de Flaubert, croque l'univers hollywoodien dans le drame « Les ensorcelés », rend hommage à son peintre favori dans le biopic « La Vie passionnée de Vincent Van Gogh ». Il s'illustre également dans le registre de la comédie pure, notamment lorsqu'il aborde le comportement de ses contemporains et l'évolution de la société. Dans « Le père de la mariée », papa Spencer Tracy veut offrir un beau mariage à sa fillotte Elizabeth Taylor mais ne réalise pas tout de suite ce dans quoi il s'embarque. Car à l'aube des années 50, la consommation monte en flèche et une jeune femme qui se marie, dans le milieu petit bourgeois, se doit d'avoir ce qu'il y a de mieux. Et la liste est interminable, jusqu'à mettre papa sur la paille, ou presque. Quelques années plus tard, la situation a encore empiré, le confort est devenu le mot d'ordre et les ménages se suréquipent. Dans « La Roulotte du plaisir », le célèbre couple Lucille Ball et Desi Arnaz (mariés à la ville, ils étaient les vedettes de la série à succès « I Love Lucy » http://www.youtube.com/watch?v=tw0D-Rv_vro) sont un jeune couple sur le point de se marier. Desi a un travail qui l'oblige à beaucoup voyager, ce qui désespère sa fiancée. Alors avant de convoler, ils décident d'acheter une caravane tout équipée pour faire les déplacements ensemble. Mais l'escapade romantique tourne vite au cauchemar...

Au-delà des péripéties hautement comiques du couple et de sa caravane, c'est bien la société de consommation qui est épinglée. Car la trajectoire du couple se trouve déviée par un simple prospectus vantant les mérites des caravanes modernes, plus spatieuses, plus confortables, mieux équipées. Ce prospectus arrive entre les mains de Lucille qui y voit la toute première nécessité de sa vie de jeune mariée. Avoir cette caravane va devenir son seul objectif. Mais quand ils vont la visiter, la caravane s'avère très en-deçà de ce qu'ils avaient imaginé. La déception est de courte durée car le marchand avisé a pris soin d'exposer juste à côté une splendide caravane répondant à toutes leurs attentes. Le prix, en revanche, n'est plus du tout le même. Mais trop tard, ils sont piégés, tout est fait pour qu'ils achètent. Et après la caravane, c'est la voiture, qu'il faut changer puis équiper pour le tractage de ladite caravane... Enfin l'engrenage habituel de la consommation qui appelle plus de consommation. Et qui ne facilite pas franchement la vie, car une fois tout acheté, les ennuis commencent ! Délicat à manoeuvrer, difficile à arrêter, impossible à garer... Les catastrophes s'enchaînent pour le couple, la caravane devient l'élément discordant vis-à-vis des gens en général (ils se font sans arrêt klaxoner sur la route) puis de la famille (leur séjour chez des parents de madame se termine plus que froidement après qu'ils aient détruis une partie de leur maison en tentant de manoeuvrer l'engin) et enfin entre eux (ils en viennent à se séparer). Le rêve de confort et de modernité est un leurre, ils se sont juste fait pigeonner. Et nous, on a bien ri. Merci Lucille Ball, merci Vincente Minnelli.

Je signale au passage qu'en mars OCS géants prend le relai de la Cinémathèque française en proposant un cycle Alfred Hitchcock. A (re)découvrir : « Le procès Paradine », « La maison du Docteur Edwardes », « Les enchaînés » et le somptueux « Rebecca » (s'il vous plaît, une douce et respectueuse hola pour Joan Fontaine, sublime).

PS : Un mot sur la cérémonie des César qui avait lieu le 25 février dernier et qui s'est déroulée en présence d'Olivia De Havilland ( !!!) dans l'indifférence la plus totale. Pour ceux qui étaient émus de la voir (resplendissante à 95 ans) parce qu'ils se souviennent des « Aventures de Robin des Bois », de « L'héritière » ou d' « Autant en emporte le vent » et parce qu'elle est l'une des dernières représentantes de l'âge d'or d'Hollywood (avec sa petite soeur), sachez-le, vous n'êtes pas seuls.